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22 février 2014 6 22 /02 /février /2014 15:23

 

Gaydar_Futurama.jpg

 

Supposons si vous le voulez bien que nous ne soyons pas dans une émission de Frédéric Taddéï, et qu'on puisse vraiment tout dire, sans se faire prendre à parti par le plus extrémistes autour de la table, et sans avoir à radicaliser notre thèse en retour (ou la renier). Bref, on va s'imaginer être entre nous, par une fin de soirée d'hiver, ivres de bouffes et d'alcool, et on va parler innocemment de toutes les rumeurs horribles qu'on entend. Ce qu'avec un peu d'éducation on appelle parfois la comédie humaine.

La rumeur est le système limbique de la communauté gay. Se reconnaître entre pédés, noter les indices, ou deviner sauvagement qui en est n'est jamais une science exacte ; c'est un pur besoin, un instinct de survie. Le monde gay bruisse par conséquent de rumeurs, de paroles subterfuges, d'histoires interlopes qui sont comme autant d'indices qu'untel en serait ou non. Non seulement ces signes sont ambigus, mais en plus, ils ne peuvent être transmis publiquement comme des informations ordinaires. Double régime de rumeurs donc.

Il y a, pour cette raison, dans la communauté gay une sorte de tradition qui relève du rituel initiatique, et qui consiste à deviner qui est gay et qui ne l'est pas. Non seulement lire les signes, mais aussi dévoiler l'identité réel de celui qui est scanné. 

Forgé dans le vocabulaire technicisant de notre monde moderne, cette faculté a pris le nom de "gaydar". Mais en réalité, c'est beaucoup plus proche de la performance magique d'un shaman. Car concrètement, aucun gaydar n'est infaillible. Un psychologue qui a encore voulu bosser sur un sujet de thèse superficiel, facile et rentable a voulu en comprendre le mécanisme, et... nada. On déclare qu'une personne est gay, sans qu'on ait beaucoup de signes – une simple intuition inspirée par un regard, tout au plus. Mais même si le gaydar s'avérait une science exacte, son intérêt serait nul. Car les vrais cas passionnant, ce sont ceux où les signes sont apparemment contraires. Le travail du shaman gay consiste à redécrire si bien chacun de ces gestes qu'on croit véritablement avoir fait apparaître une deuxième réalité. 

 

 

Ma performance shamanique la plus récente a été de deviner qu'un candidat de relooking extreme était gay. On regardait ça paresseusement avec un pote sur mon canapé, et j'ai dit, simplement "ce mec est gay". Il a suffi de regarder de plus près et mon sort a pris aussitôt effet. Chaque accolade qu'il faisait à Chris Powel (le coach animateur super bogosse) semblait être un peu trop longue, un peu trop savouré. Puis toutes ses déclarations semblait suspicieuse : le mec était vierge, exprimait un peu trop fort son désir d'être marié et normal, et surtout il mangeait visiblement pour fuir tous ses problèmes. Tout ça suivi plus tard de l'aveu de son propre viol. Bon, c'est une émission où on ouvre les tripes d'un mec pour lui dire que maintenant qu'il s'est mis à poil tout ira mieux. Du traumatisme public (le mec se fait insulter par un SDF au moment où il fait un exercice dans la rue) pour guérir un traumatisme privé. Ces émissions servent à tester son propre talent de pisteur de secret. Elles ont cette utilité ethnographique : s'habituer et affiner nos talents sociaux avec des histoires de traumatismes à dévoiler.

Passées les sept émissions de Secret Story, vous pouvez être rodé au pistage de secrets, mais pas encore à l'effet du dévoilement de ce secret. Le drame qui entoure la déclaration public du secret, c'est la drogue du mec qui outte et qui balance sur les autres. Un autre pote m'avait expliqué comment un jour, il était tombé sur le fils d'un mec célèbre dans le milieu du showbiz français (un bon thème de comédie humaine, hein), et très vite, ce mec se confie, en racontant – et là vous allez sentir comment on peut prendre en otage quelqu'un simplement par un secret – qu'il a été adopté uniquement pour se faire violer par son beau-père et ses amis. 

Celui qui raconte cette histoire met aussitôt ses auditeurs en difficulté car ne pas y croire c'est faire preuve d'une insensibilité qui virerait presque à l'agression. La révélation du secret appelle une telle empathie qu'on a l'impression qu'on nous extorque notre confiance. Mais si ce récit est vrai, il est horrible deux fois : par son contenu et par le silence coupable qui l'entoure. Ces confessions n'ont donc pas qu'un effet local sur nos croyances (par exemple en ce qui concerne cette célébrité en question), mais elles nous présentent une autre version du monde : un monde où un homme puissant peut s'acheter des enfants pour les violer. Les bons mythos perçoivent tout de suite le potentiel renversant de leurs mensonges. Et ils nous tiennent avec ça. La seule porte de sortie est de croire qu'on est tout simplement incapables de savoir quoi que ce soit.

 

Gaydar_DC.jpg

 

Entre la révélation fracassante et le simple outting, il peut y avoir un monde. Mais il y a aussi toute une partie de la découverte de l'homosexualité qui est si importante qu'elle refaçonne notre monde. Ce moment est crucial dans l'évolution d'une jeune pédé. A l'époque, c'était l'histoire de Bruno Masure (l'ancien présentateur de France 2) bourré dans les chiottes du queen qui aurait à moitié sauté sur un jeune mec, qui m'avait presque traumatisé – parce que Masure était très propre sur lui, un peu pince-sans-rire. Depuis, j'ai toujours en tête une liste de mecs gays célèbres dans plein de domaines, qui ancrent solidement dans mon esprit l'idée que j'ai une légitimité à exister dans ce bas-monde. Ils forment littéralement mon totem, mes ancêtres illustres que je peux convoquer pour devenir super bitchy. 

Mais il y a des échecs qui font un peu réfléchir. Certains de mes potes soupçonnaient depuis le début Steve McQueen d'être gay : le mec fait des films trop cul, trop direct, trop torturé. Et il fout toujours Michael Fassbinder à poil. Bref, une folle honteuse de plus, de notre camp, mais comme plein d’artistes dans le monde du cinéma, super au placard. 

Mon ancien prof de français gay qui me drague une fois de temps en temps a plaisanté en racontant que Huysmans était gay. Je me suis aussitôt dit que c'était cool qu'un super écrivain de plus rejoigne la bande et marche avec nous "on the wild side". Puis, une vérification internet plus loin, j'ai déchanté. C'est en fait le pote de Huysmans, Jean Lorrain, qui était un gay déclaré. Huysmans a simplement été vanné par tout le monde parce qu'il avait avoué qu'il avait un ami sodomite. Ce qui est plutôt cool et courageux de sa part. Les deux s'écrivait des longues lettres sur l'inutilité et la vacuité du désir, mais finalement si Huysmans était paumé, Lorrain lui avait l'air de bien s'amuser... Bref, la rumeur au départ flatteuse à mes oreilles avait un fondement tout à fait diffamatoire à l'égard de Huysmans. Dans ce même blog, j'avais raconté comment on a taxé le catcheur black Quinton Rampage de gay parce qu'il était simplement un peu marrant. Dans ce cadre encore, la révélation de l'homosexualité est ambiguë, elle me ravit, moi, mais elle a un fumet parfois un peu nauséabond. Je ne connais pas les circonstances qui ont poussé à soudain révéler que Gandhi ou Malcolm X était bi/gay, mais elles pourraient elles aussi n'être finalement que des diffamations retournées en lauriers LGBT.

Au milieu de ce pétage de canalisation jaillissante de merde qu'a été l'affaire Dieudonnée – avec règlement de compte entre Soral, LePen, Nabe, Jour de colère etc. pour savoir qui est le vrai facho – beaucoup de potes gays m'ont confié que beaucoup de fachos d'extrême droite étaient purement et simplement des folles honteuses. J'aimerais citer les noms, mais je me retiens. Toute une part de la culture skin, facho et néo-nazi est effectivement en lien avec le processus de légitimation de l'homosexualité au cours du XXème siècle. Et quand ces potes m'ont dit ça, on y a vu une occasion de formuler pour nous une image du monde, à partir du secret qu'on détient. Un secret où la répression des pulsions rendrait spontanément facho. Bien sûr, on conclut tous en souhaitant plus de transparence.

Je nous caricature un peu mais l'essentiel est que notre pouvoir de dévoilement de l'identité sexuelle n'est pas complètement destiné qu'à nous-mêmes. On n'est pas en train de se congratuler en permanence de faire partie de la même côterie. Je crois que comme tous les shamans, on se donne un rôle social. Notre excentricité (au sens propre) est utile à la société pour obliger à envisager une autre dimension à laquelle elle n'a pas accès. Tous ces outings qu'on fournit, vrais ou faux, ont cette destination finalement : c'est par eux qu'on se rattache au cours normal de la vie hétéro, car on connaît les coulisses de l'hétérosexualité mieux que les hétéros eux-mêmes. Notre monde n'est que l'envers du leur. Et comme les morts reviennent une fois de temps en temps hanter les vivants, il est normal que les gays hantent les hétéros. L'outing est un rituel par lequel la société retrouve son unité. 

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Published by NKD - dans gay typique
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