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16 mai 2014 5 16 /05 /mai /2014 00:38

 

Pour lire ce post : jouez cette vidéo de hurlements de loups en même temps que vous écoutez You&Me de l'album de Damon Albarn... super bootleg garanti.

 

Le hurlement du loup est l’un des trucs les plus beaux que je connaisse. Entre l’orgasme et la plainte. Poussé du haut de la colline, il résonne à travers un espace précis, il est géolocalisé, territoralisé. Et il rassemble tous les loups autour. Comme une appli mobile en fait, comme grindr, growlr, scruff, blendr… Mais derrière ce long glissendo, plus qu’un désir de sociabilité, il y a aussi une tristesse, celle de son actuel isolement. Son empressement mêlé à la frustration se transforme presque en hargne. Si l’on ajoute une pointe de glande devant la télé et le macbook en synchro, ce sentiment est aussi le mien. Mes passages sur les sites procureraient – à qui pourraient m’épier par webcams interposées – la même sensation que les hurlements élégiaques et rauques du loup. 

Je feuillette les profils, les soirs d’enthousiasme, je fais des compliments gratuits aux mecs les plus éloignés. Et parfois, je ponds un long message pour tenter de les convaincre de sortir de la capitale pour traîner dans ma province. Dans ces cas-là, je hurle à la mort. On me répond quelques « salut » en retour, on ne développe pas. Moi non plus. J’ai été entendu, c’est tout ce qui compte.

 

 

 

Ma condition est celle de tous les pédés de province : je connais une irrémédiable et perpétuelle disette sexuelle. Je ne dis famine, car la famine entraîne la mort. Et moi, comme ces petites créatures du désert, je m’en sors bien. La sélection sexuelle a conditionné chez moi un mental d’acier, un mental de survivant. Je grignote quelques scorpions et je m’hydrate en machouillant les seules feuilles qui éclosent au milieu des tempêtes de sable. Je suis une sale bête robuste. C’est ce qui me rend si terrifiant pour mes amis de Paris, comme pour mes amis de villes de plus de 50 000 habitants. J’arrive, je drague leurs potes, je drague des boxeurs rebeu bi en manque de câlins dans une cave, je baise sans scrupules des jeunes mecs qui veulent baiser dans les escaliers. C’est n’importe quoi. Un vrai fennec.

 

Drague_fennec-vs-scorpion_39x0d_1ehcte.jpg

 

L’écosystème sexuel hyperburbain est si abondant qu’il est pour moi, le pédé de province, une source de rêveries érotiques sans fin. Dans chaque aire de géolocalisation, je vois un gigantesque terrain de jeu. Les daddys, les geeks, les racailles, les trentenaires câlins… il y a de tout. En plus, dans ces villes, bien plus qu’ailleurs, la population gay se renouvelle. Les centres urbains attirent plus de mecs, de touristes d’étudiants. Chez moi, pas d’université, de touristes gays, ni d’emploi. Mon angoisse en arrivant dans ma petite ville était que tous les pédés finissent par se connaître, par baiser en vase clos, et par partager leurs petits secrets et les rumeurs les plus glauques – une ambiance de centre de dépistage un samedi matin (quand tout le monde émerge de sa gueule de bois, après avoir fait les pires conneries la veille, et ne peut pas s’empêcher de scanner à travers sa propre culpabilité les raisons de la présence des autres). C’est l’inverse qui s’est produit, tout le monde est courtois, engourdi – parce que plus personne ne baise. 

Il m’a été donné de faire l’une des rencontres les plus étranges de ma vie. Un mec m’accoste très directement sur gayroméo, une bombasse. Sur le profil, tout est super réglo. Le mec donne la date de ses tests, explique qu’il est cultivé, qu’il aime toutes les positions, qu’il faut parler au lit pendant la baise et qu’il est bien foutu parce que simplement c’est un fait et qu’il le sait. Il dit aussi qu’il est escort… Je réponds donc très sagement que je n’ai pas une thune. Mais cette soirée-là, exceptionnellement, il offre sa tournée. Parce qu’il se casse de cette ville de province pourrie. Il est là depuis plusieurs mois et il ne peut pas rester : personne ne veut baiser. Il est obligé de repartir dans le Sud, parce qu’il devient pauvre à force de rester ici. 

 

Drague_fennec10.jpg

 

Mes conversations avec mes potes de Paris butent invariablement sur ce problème. Pour eux, je n’ai pas le droit de me plaindre a priori. Nos problèmes de coeur ou de sexes ne sont pas conditionnés par l’endroit qu’on habite. Ils pensent que c’est dur de draguer à Paris comme ce serait dur de draguer n’importe où, parce que draguer c’est d’abord une question d’attitude, un travail sur soi, une timidité à affronter. Certes. En plus, ils m’expliquent que les mecs de Paris, du fait de la concurrence, deviennent tous incroyablement artificiels, exigeants et hypocrites (j’ai mis au hasard trois adjectifs péjoratifs, parce que je ne suis pas très sûr de l’impact psychologique de cette concurrence sur les cerveaux pédés). Mais très vite, je ne peux pas m’en empêcher – je me sens obligé – d’expliquer que ce n’est rien comparé à la simple absence de possibilité de rencontres. Une fois que j’aurai rencontré quelqu’un, j’aurai les mêmes problèmes qu’eux. Pour l’instant, je reste bloqué à l’étape antécédente : rencontrer quelqu’un.

Voilà le chiffre qui me hante maintenant. Grâce à Gayroméo, j’ai calculé la densité de la population gay dans ma ville – gayroméo est un des seuls sites à fournir ces chiffres (avis aux sociologues). Environ 80 connectés. La ville de Paris, à laquelle je n’ajoute pas le futur Grand Paris, compte 20 000 connectés (le résultat double presque si vous ajoutez la banlieue). Par conséquent, n’importe qui à Paris a 250 fois plus de chances que moi de rencontrer un pédé dans la rue. C’est assez vertigineux. Aux hétéros qui liraient ce poste par hasard : ça revient à draguer dans une caserne – ou pour les filles, draguer parmi une troupe de ballet classique. Je suis comme un pauvre qui souffre de faim devant des gosses joufflues qui se plaignent de n’avoir plus leur paquet de céréales préférés (vous savez celles où y’a le chocolat noisette dans des petits berlingots). Je dis ça, je ne veux pas clasher mes potes inutilement. Je les adore. Et il tolèrent avec tellement d’amour que je sorte draguer des mecs quand je leur rend visite, que je les aime encore plus. 

La seule chose qui me chagrine est d’être le seul à vivre avec cette vérité en tête : que nos histoires de cul ou d’amour sont véritablement conditionnées par un milieu, une offre relatif un espace. Grindr et les sites gays ont toujours eu ce génie de nous mettre en face de cette réalité spatiale du désir. Tous les pédés le savent. Et de ce que je lis, depuis l’âge du sida, on le sait : les pédés voyagent là où ça drague, ils savent retrouver la trace des coins de drague. Ce réseau de coins de drague est peut-être matériellement menacé par Grindr, puisque chacun n’a plus qu’à allumer son portable au lieu de se perdre dans les allées sombres d’un parc coupe-gorge (mon dieu, dans les années 70, j’aurais été le roi de la drague en plein air, meilleur qu’Al Pacino dans Cruising). Mais géographiquement parlant la réalité est toujours la même : les centres urbains concentrent toute la population pédé.

 

Drague_montpelier-capitale-du-vermont_940x705.jpg 

 

Le seul mec qui m’ait vraiment compris est un Américain qui était de passage en France. En accompagnant sa copine à un mariage, il est soudain entré dans mon aire de géolocalisation Grindr. On a tout de suite sympathisé. De pédé cul terreux à pédé cul terreux, on s’est compris. Il vient d’une ville du Vermont, qui s’appelle Montpelier (8000 habitants). Et longtemps après baisé dans les chiottes du dernier café avant la fin du monde, on a gardé contact pour se parler de la façon dont on vivait nos sexualités de fennec paumé dans le désert. On se racontait comment on avait fait quelques centaines de kilomètres pour aller baiser. Comment on était tenté de baiser de façon de plus en plus hard avec des bisexuels de passage. Comment on passait l’hiver à hiberner en se masturbant trois fois par jour. Une vraie relation extraspatiale cette fois.

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Published by NKD - dans gay typique
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