Lundi 26 septembre 2011 1 26 /09 /Sep /2011 00:10

 

Virtuel Al

HAL est revenu pour tous nous tuer... même s'il est ringard et tout rouge depuis 40 ans...

 

Je regarde trop la télé. Et je le fais parfois comme un écolier, qui doit finir son livre jusqu'au bout. Et je regarde trop souvent "on n'est pas couché"... jusqu'au bout. Heureusement, la société est bien faite et ne m'a pas permis d'avoir quelqu'un à côté de moi à qui taper dans les côtes en disant "nan mais t'as entendu ces conneries ! A quel point ils sont à côté de plaque, c'est fou, nan ?" Je ne martyrise personne lors de mes coups de gueules. Du coup, ça a le temps de décanter, et ça fait des petits posts plus lisibles. 

Par exemple, ce qui m'a frappé dans l'émission du 17 septembre, c'est la soudaine et unanime haine qui s'est manifestée contre le "virtuel" (ça fait plus vilain de substantiver un adjectif – on vise si large qu'on ne peut pas se planter). Tout est parti de cet homme moderne qu'est Frédéric Beigbeder. Il sort son livre, Premier bilan après l'apocalypse, avec une émouvante préface pour dire "stop" à la numérisation du livre. 

Frédéric Beigbeder s'est agité un peu, a levé les mains, et s'est lancé dans une petite tirade, qui s'est prise elle-même au jeu de la surenchère. D'abord 1) la sensorialité c'est super important pour vivre, donc le livre en papier c'est mieux que les tablettes (comme si les tablettes n'étaient pas "senties") 2) ensuite, lire c'est vivre ensemble, avec les mêmes mots (ok, parler aussi, normalement, c'est vivre ensemble avec les mêmes mots) 3) Ergo le bonheur de lire, c'est ce qui rend humain "l'acte de lire des phrases, c'est plus merveilleux que tout, que de regarder un film, de jouer à un jeu vidéo, de regarder la télé, je trouve qu'il se passe quelque chose en soi, quand on lit, qui est l'essence même de ce qu'est un être humain" ! Et corollaire : plus c'est virtuel, plus c'est inhumain. Ouh yeah, brotha ! (par le hasard de je ne sais quelle mutation génétique, j'adore ces moments où sous le coup de l'enthousiasme on dit n'importe quoi)

 

 

 

Avant toute chose, il faut rendre à Frédo ce qui appartient à Frédo. Notre éditeur à Flammarion s'est senti un peu faux sur la fin. Il l'a confessé sur le ton d'une vanne à la Eric et Ramzy. Et en effet, c'est un gars sympathique, qui a plutôt l'habitude de parler de l'homme-en-général par ironie. Et il a dû sentir que ça ne tient pas. On ne peut pas nier l'humanité à ceux qui ont seulement le malheur de ne pas lire. On ne peut pas faire comme si sentir un livre sous ses doigts était le seul bonheur qui vaille, au nom de la seule sensation que ça fait !

Le plus drôle, c'est le soudain consensus qui se fait sur le plateau : Polony, Pulvar, Guy Carlier et François de Closets (que du bon !)... Best of :

- Carlier : "on n'est pas si loin de ce que disait Mélenchon (c'est-à-dire des dérives du capitalisme sauvage)... on est dans un monde où on va vers le virtuel, et c'est complètement terrifiant, c'est un chemin vers la médiocrité, le fait de lire de moins en moins (oups on glisse de la tablette numérique à l'analphabétisme, là, on dirait) C'est un appauvrissement intellectuel, on va vers la médiocrité."

- et ça rebondit sur Pulvar : "Dire que les Fleurs du Mal vont peser le même poids que Belle du seigneur... c'est tout à fait ça, tout est relativisé, la tablette c'est le communisme... effectivement tout est au même niveau, c'est tout à fait ça !"

- puis re-Beigbeder : avec un livre, on peut savoir ce que l'autre lit. Il suffirait d'une application sur une tablette pour le faire, gars. Mais Frédéric persiste : "La dématérialisation, c'est une déshumanisation". C'est simple, ok... toute l'histoire de la pensée essaie de prétendre le contraire (le propre de l'homme étant plutôt de penser, et de se spiritualiser), mais ok... 

 

Virtuel_Perdus-dans-l-espace.jpg

Vite vite vite, sinon ils vont violer nos femmes et faire la vaisselle à leur place !

 

Beigbeder a bien sûr le droit de défendre le livre contre les tablettes. Certes, pour l'instant, ce n'est pas un grand combat, et dans l'avenir, il est à peu près certain que le livre en papier reste. Mais le truc flippant, c'est que les vieux nazes autour de lui n'ont attendu que le signal de départ pour se lâcher. Personne n'oppose la moindre résistance contre ces arguments en carton pâte. Par exemple, lorsque Beigbeder dit que l'invention de l'imprimerie est une invention récente de 600 ans, on pourrait conclure : "donc, ça peut évoluer"... mais lui en tire l'argument inverse : "donc, il faut protéger l'imprimerie !"

Ce qui se montre est du coup encore plus parlant. Envers et contre tout, on crache sa haine contre un ennemi invisible. Là on est dans la pathologie de masse : "on va devenir des imbéciles à cause d'internet, on ne sait plus penser..." etc. etc. Tout est encore la faute du virtuel, alors que le savoir, c'est quoi si ce n'est du virtuel, de l'immatériel ?... Franchement, je suis en plein moment d'anomie, et mes bouquins traînent par terre comme des mouches mortes. Eh bien, laisse moi dire tout haut que je trouve là un argument supplémentaire pour la numérisation. Si mes livres étaient numériques, je n'aurais pas à ranger mon putain de mini-salon à solitude mono-humaine. 

Dans sa tirade, évidemment, Frédo s'en prend à la gratuité... "C'est aussi cette folie de la gratuité." Les auteurs ont le droit de demander de l'argent pour leurs oeuvres... Yes, man – mais tu te souviens que juste avant tu nous as dit que "lire c'est un geste, et qui ne demande pas d'argent !" Manifestement, tes paroles à toi, Frédo, sont aussi gratuites – on n'a malheureusement pas eu le choix de payer pour t'écouter ou non. Si on les avait mises en vente, on les aurait peut-être trouvé abandonnées à côté du prochain canapé défoncé lors d'un soir de maraude. 

 

 

 

Le contenu payé est très difficile à discerner clairement quand on y pense. Il y a une part de gratuité dans tout objet supposé appâter le chaland : je consomme gratuitement les affiches de cinéma, les bandes annonces, avant d'aller voir un film, je consomme gratuitement les rediffs avant d'acheter le coffret DVD (certes les industries paient pour ces pubs, mais pas moi !). L'odeur du kebab est gratos, et les frites supplémentaires sont supposées vous donner envie de revenir. On a le droit à la gratuité pour simplement choisir. Produisez moins, et on penserait peut-être à raquer plus. Le moment technologique et culturel qu'on vit, est celui d'une surproduction de signes... plus de gratuité est tout simplement juste ! Et moi, je n'invoque pas la prétendue humanité de l'homme de lettres qui lit et regarde le monde d'en haut, en se demandant comment il peut exister autant de nazes qui n'arrivent pas à ranger leurs chambres de célibataires.

Par NKD - Publié dans : trop de télé
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