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3 février 2014 1 03 /02 /février /2014 00:33

 

Nuages_miyazaki.jpg

Au moment où Miyazaki boucle son dernier opus, je comprends enfin ce qui me plaisait tant dans ses films, voire dans les mangas en général. 

Son film en gros, c'est deux heures de vent qui souffle dans l'herbe. C'est beau. Honnêtement, mon côté poète zen qui s'entraîne à faire des haikus à chaque SMS se contente facilement du premier vent qui brosse l'herbe verte. 

Notez, c'est encore plus beau quand il y a des fleurs. Encore plus beau s'il y a de la pluie sur les fleurs. Et vous pleurez, si le héros fait sa demande de mariage avec du vent, de la pluie, des fleurs et des pétales de cerisier japonais. Bravo Miyazaki. Depuis le Vent se lève, j'ai super envie d'incarner des élémentaires dans les RPG.

Mais le vrai truc magique, ma petite révélation – parce qu'en ce moment je suis dans un cycle infernal de relecture geek et rigoriste de chaque film – ce sont ces nuages au ras du sol. Ces nuages rasants sont aussi sur l'affiche du film. C'est ça la poésie ultime. Ces nuages qui touche les collines sont le summum de la poésie miyazakienne parce qu'ils annulent physiquement et symboliquement la séparation entre le ciel et la terre. Vous êtes la tête dans les nuages. 

En toute bonne logique météorologique, ces nuages ne devraient rien avoir à foutre ici. Aucun nuage peut être aussi rasant. Après tout, Miyazaki qui nous bourre de détails sur la construction des avions, aurait dû être aussi cohérent en ce qui concerne la météo. Mais il sanctuarise un espace de délire (comme les bruitage, tous fait à la bouche – très bonne idée).

 

nuages chateau

Ces nuages aussi présents dans le Chateau Ambulant. 

Des nuages de montagne ?

 

En voyant ces nuages, ça m'a rappelé beaucoup de mangas, tout simplement, qui se permettent cette license météo. C'est le monde selon Miyazaki, mais c'est aussi le monde selon Mario deuxième génération (puisque le monde de Mario n'avait initialement qu'un sens très prolétaire : mario range les tonneaux, les bouteilles de laits, répare les tuyaux etc...) où on saute du sol au nuage en quelques secondes. C'est même un tic que j'avais quand je dessinais dans le style manga, je mettais des nuages rasants derrière chaque colline. 

Le médium dessin animé m'avait masqué cette anomalie. Dans un film, ça aurait sauté aux yeux de tout le monde. Mais c'est la magie du dessin : ce qui s'harmonise formellement n'a plus besoin de justifications, ni l'expérience, ni l'habitude, ni la physique, rien. Et Miyazaki le sait d'ailleurs. Puisque pendant tout le film, le rêve et la réalité s'opposent. Le rêve est délirant. La réalité est mécanique. Dans le rêve, tout change, tout devient chelou. Dans le film, on a le droit à plus d'avions qui s'écrasent que d'avions qui volent. Comme si le rêve était le concentré d'une propriété que la réalité possédait en si petite quantité qu'elle paraîtrait caché. En cela, le rêve serait plus réel que la réalité.

 

Nuages types

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8 mai 2011 7 08 /05 /mai /2011 02:56

 

Serrano_andres_ecce_homo.jpg

Une photo christique de Serrano... Peu importe le flacon tant qu'on a l'ivresse ! 


Andres Serrano a photographié il y a longtemps déjà (1987) un crucifix prétendument plongé dans l'urine. J'insiste : "prétendument", car hormis le titre, "Piss Christ", rien n'indique qu'il ait vraiment plongé le crucifix dans un bocal de pisse. De pisse, le Piss Christ il n'y a donc que le titre... 

C'est donc un jeu de mot qui déclenche, plus de vingt ans plus tard, en France, à Avignon, la tentative de destruction de la photo par un groupe catholique extrémiste. Comme l'a bien expliqué une sociologue de l'art Nathalie Heinich dans le Nouvel Obs, l'anecdote permet de saisir la différence qui sépare l'Amérique de l'Europe... et les années 80 du reste de la grande Roue du Temps. 

Aux Etats Unis, la controverse autour du droit à la libre expression est un classique. Les deux camps sont armés d'une tribu d'avocats, et des exégèses compliquées du deuxième amendement permettent généralement de trancher les polémiques. En France, nous ne sommes pas habitués à des clashs aussi spectaculaires. On discute, d'habitude, on s'écharpe sur facebook ou dans les conseils d'administration des assos... ou l'on s'auto-censure silencieusement en se disant que ce ne serait pas très poli d'être aussi bourrin. Un point pour l'Amérique. On commence à goûter aux clashs, à aimer ça. Et il va bientôt falloir nous fabriquer un nouvel art du désamorçage des clash socio-culturels.

Dans les années 80, également, le Piss Christ a fait polémique. Mais l'art et l'art de la provocation semblait ne former qu'une seule et même façon racoleuse de se faire de l'argent et une réputation. Aujourd'hui, la provocation est la grammaire de n'importe quel conseiller en relation publique. L'art ne peut plus se distinguer par ce mini-privilège. Et pour enterrer les années 80, j'ajouterai de façon gratuite et définitive qu'on ne peut rien dire de toute façon d'une époque qui considère le fluo comme une couleur. 

 

Serrano_andres-pete_serie_nomads-300-10000_20100602_PF101.jpg

Dans la lignée de Mapplethorpe, et surtout de Dureau...

 

Mais comme ces simples constats d'époque et de lieux ne nous disent rien d'intéressant, on n'a pas d'autre choix que de se résigner à ronger l'os brûlant de l'incertitude et de l'interrogation (j'avais envie d'une métaphore canine, entouré de formules très pompeuses). Ou, écrit en termes plus 2010 : "peut-on pisser sur le Christ ?" 

Ma réponse ultra-mesurée est : oui. Et finalement encore plus oui, mais pas pour la raison qu'on croit. 

Mais j'écris ça en gardant à l'esprit qu'il n'y a pas de réponse systématique à cette question. La réponse doit toujours dépendre de l'oeuvre elle-même et de ses qualités esthétiques. 

 

Andres-Serrano-copie-1.jpg

La tête du provocateur...

 

Donc oui... car il est possible de déplaire aux autres dans une société démocratique. Mais sans même aller aussi loin, sans même invoquer les valeurs démocratiques, l'art de Serrano n'est pas une provocation car il ne s'expose pas en face d'une église. Ses photos sont confinées à l'espace d'exposition. Comme dans une boîte de streap, ne viennent voir les photos que ceux qui les cherchent. Son goût du trash (et le monsieur s'y connaît) ne s'est jamais exposé que dans les galeries huppées, et devant des gens assez bien éduqués pour voir ça. Il n'y a pas le contexte d'un appel à la haine quand bien même ce serait une photo insultante. Ce serait comme se plaindre de pouvoir mater Fast and Furious 5 dans un cinéma de province... (je parle de ma vie, là ? Nan nan nan... c'est juste un exemple) Et si d'aventure, on voulait interdire la possibilité même de faire de l'art avec de l'urine et un christ, on basculerait dans un monde si paranoïaque qu'il deviendrait nécessaire d'observer chaque foyer pour être bien sûr que personne ne pisse sur un crucifix dans un petit coin du placard de sa chambre à coucher – un truc que même Dieu ne fait pas, et que la loi n'a pas le choix de laisser faire. C'est une définition du crime qu'aucune loi ne peut soutenir, et qui se dissout d'elle-même.

 

Serrano_pisschrist.jpg

"Je suis un artiste qui travaille la photographie. Mes titres ont un caractère littéral et sont tout bonnement descriptifs. Si je réalise un monochrome de lait ou de sang, j’appelle cela «lait» ou «sang». L’intitulé ne contient aucune hostilité envers le Christ ou la religion. Il est simplement une description." Libération du 19 avril 2011.


Mais ce n'est pas forcément de là que proviennent les remarques les plus décevantes. Le plus agaçant est le concert des habituels "on te l'avait bien dit". Beaucoup sont prêts à crier qu'il est bon que la parole soit libre, que les artistes ou la presses puissent même provoquer. Et pourtant dès qu'un mec vient se faire attaquer, la seule chose qu'ils répondent est qu'il fallait faire attention, et qu'ils n'ont que ce qu'ils méritent. A quoi bon défendre la provocation dans un premier temps si on ne protège pas les provocateurs ?... L'attitude de ces faux-libéraux se réduit donc à une défense molle, dans l'expectative d'un plantage future, et dans l'espoir d'un relâchement zygomatique conséquent aux plantages futurs. Perversion.

 

 

Serrano-Bloodstream.jpg

 

Oui encore plus... Car le Piss Christ est une oeuvre cohérente et belle. Belle, car Serrano (ça n'a pas été assez rappelé) a fait pas mal de photos faciles, mais toujours belles. Ses cadavres, ses photos de cul, et surtout, toutes sa série de photos d'immersions, dont le Piss Christ fait partie, pèchent plutôt par esthétisme que par laideur. Le but de Serrano a toujours été de transfigurer plutôt que de défigurer. Et justement, ça marche parfaitement avec le Christ... car malgré toute la matérialité dont on voudra bien l'alourdir, son image restera inattaquable, transfigurée, immatérielle. J'ai peur d'accumuler les bourdes métaphysiques et théologiques sur le Christ, mais il ne me semble pas hérétique de constater que le Christ garde sa portée symbolique, quoique supposément plongé dans un bain d'urine. L'intense sensation rougeoyante que provoque cette urine (qui encore une fois ressemble plutôt à du sang, comme Serrano a pu le faire ailleurs) paraît au final totalement adapté à la capture photographique. Plus je regarde la photo, moins je vois une golden shower profane, et plus j'ai l'impression de découvrir ce que peut être la force d'un symbole religieux. Je doute qu'un croyant jetterait une bible, ou n'importe quel autre livre saint, parce qu'il est imprimé dans un papier de mauvaise qualité. On ne s'empêcherait pas non plus de lire un message parce qu'il écrit dans la boue... Le Christ n'est pas détruit, il est sauvé, alléluia !

 

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Qu'on se rassure, Serrano fait aussi des photos super faciles et consensuelles.

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9 avril 2011 6 09 /04 /avril /2011 00:20

 

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"Bon maintenant, fini de déconner, qui m'a traité de tapette ?"

 

Tout a commencé par une discussion à deux sur un lit une place. 

La chambre faisait dix mètres carrés. Une chambre destinée à rapprocher les corps et les cultures. Le voisin marocain entendait tout, et mon pote camerounais en short orange n'arrivait pas à m'empêcher de parler moins fort. De toute façon, c'était trop tard, on avait déjà déplacé tous les meubles, et épuisé tous les ballons d'eau chaude sur trois étages.

La parade amoureuse gay fait les choses dans le désordre : d'abord du sexe, des douches, du sexe, une dernière douche, du sexe sous la douche, puis la discussion de drague.

Et là, je ne sais plus sur quelle intuition, mais on s'est mis à parler religion. L'enchaînement n'est pas clair. Peut-être le fait d'avoir simplement baisé comme des bêtes féroces nous a-t-il obligé à laisser un peu de place au Feu Vivant du Saint Esprit.... mais c'est l'hypothèse la plus indulgente, la plus chrétienne. Je n'en pouvais surtout plus de voir les fesses de Y. bouger dans son petit short orange. Pour tenter de passer à autre chose, on s'est penché sur la difficile question des pédés dans la Bible.

 

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– Nick, j'adore la bible en lego...

– Je sais Steve, je sais. Moi je préfère regarder le plafond.

 

L'atmosphère évangéliste de son enfance camerounaise a fait dire à mon ami que les choses étaient assez tranchées : il y a le bon grain, les mecs normaux, et l'ivraie (les dépravés, les pédés, et bon, à la limite les maris infidèles). Donc, en ce qui nous concerne, nous les pédés, on a au moins le privilège de savoir où on va finir. Par arrogance ou parce que l'image d'un chrétien contrarié par ses passions m'a paru soudain très érotique, j'ai essayé d'expliquer que la Bible était plus cool que ça. 

Le débat allait gagner en complexité. Pensai-je arrogamment (l'arrogance est un effet du désir dans mon cas). 

D'abord, il m'avait semblé très important de faire une différence entre l'Ancien Testament et le Nouveau Testament. Mon argument : le Christ est si cool qu'il en a rien à battre des gays. La grande histoire des évangiles n'est-il pas le dépassement de la Loi par l'amour ?! Pour reprendre l'idée de la parabole du bon grain et de l'ivraie, la superbe idée du Christ c'est justement qu'on ne peut pas séparer tout de suite le bon grain de l'ivraie. Bref, les évangélistes comprennent très mal la parabole. Le Christ fait plutôt un truc du genre : eh les gars, relaxe, arrêtez de fumer de l'herbe et de voir Babylone partout (parce que le Christ sait qu'il a encore beaucoup à faire avec les reggae men paranos et homophobes)... si vous tentez de séparer tout de suite le bon grain de l'ivraie, vous allez confondre le bon grain et l'ivraie, et alors fatalement, du bon grain va finir à la poubelle avec l'ivraie. Donc, moi, le Christ, je vous dis quoi ? Je vous dis avec ses petites images rurales sympathiques : ne faites rien sous peine de commettre plus injustice que de justice. Laissez plutôt le Mec au Ciel différencier les gentils des méchants, laissez faire son job lors du jugement dernier. Eh Bro, Love before Laws !

 

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Alors, de gauche à droite et de haut en bas : le tétramorphe, comprenant Marc, Luc, Matthieu, et Jean... puis la Bête à sept têtes et neuf cornes, le diable, les sept cavaliers, et... un sling ?

 

Qui plus est, le Lévitique (référence essentielle si l'on excepte le récit de Sodome et Gomorrhe), est beaucoup moins cool que le Christ. Il consiste en une série de lois qui sont toutes follement inadaptées à la vie de n'importe qui ne vivant plus dans un désert avec tous ses cousins. Le Lévithique s'élimine de lui-même. La polémique autour de la proposition 8 aux Etats Unis avait donné lieu à quelques contre-attaques flamboyantes du côté des artistes. L'une d'entre elles, une petite comédie musicale faisait jouer les gays contre les bigots. Et au milieu de ce joyeux bordel, Jésus / Jack black apparaissait pour rappeler à quel point les lois du Lévitique sont tarées pour nous (interdiction de cocktails aux crevettes, obligation de se marier à celui qui nous viole, etc.). Puis Niels Patrick Harris finissait par chanter les louanges d'une société où le mariage gay serait permis, où les avocats relanceraient l'économie américaine à force de divorces gays. 

 

 

 

Bref. Je pensais qu'on pouvait être gay et chrétien. Moyennant l'amputation pas si grave du très glam Sodome et Gomorrhe (ça se lit surtout comme un bon synopsis de film de cul) et du Lévitique. Mais j'avais tort. Les choses sont absurdement plus simples. Notamment à cause de St Paul, ce mec qui monte sur une montagne pour parler au nom de Jésus qu'il n'a jamais rencontré... Et là, pour lui – avec le recul de la montagne bien sûr – tout est très très clair. 

Epître aux Corinthiens 6,9 : « Ne savez-vous pas que les injustes n’hériteront pas du Royaume de Dieu ? Ne vous y trompez pas ! Ni impudiques, ni idolâtres, ni adultères, ni dépravés, ni homosexuels… n’hériteront du Royaume de Dieu ». Bon il y a encore deux références assez nettes, l'une dans l'épître aux Romains, et la dernière dans Timothée, mais c'est celle-ci que m'avait cité mon ingénieur géomaticien, aux fesses aussi appétissantes que deux brownies enveloppées d'une délicate couche de caramel. Il avait raison. Et mon arrogance n'avait plus qu'à fondre comme une chantilly à la vanille dans la fente de son brownie... (l'humilité est un effet du désir dans mon cas aussi)

 

Arsenokoites fin de Sodome

Une colère divine avec effets spéciaux.

 

Dans un ultime sursaut, j'avais tenté de toute relativiser en disant qu'"homosexuels" ne pouvait pas de toute façon pas avoir le même sens, et que la traduction était forcément mauvaise... puisque le terme d'homosexuels naissait au 19ème siècle dans un contexte scientifique. Enfin, mon relativisme historique foucaldien allait me servir à quelque chose ! "Homosexuel" (et "hétérosexuel" par la suite) est une création de quelques médecins (parfois gays eux-mêmes comme Magnus Hirschfeld) intrigués par la sortie du placard d'un avocat homosexuel (K.-H. Ulrichs) soucieux de justifier ses escapades en racontant qu'il a une âme de femme dans un corps d'homme (la science rend parfois très crédule). Alors, tout chantilly, je croisai les bras, et garantissant à mon pote qu'il devait probablement s'agir de prostitués masculins (voir la justification assez ténue mais intéressante d'un site chrétien et gay pour dire qu'il s'agit de prostitution entre garçons pratiqués dans les temples). Et bon, comme la Bible, bien sûr, condamne la prostitution, on pouvait peut-être penser qu'elle ne condamne pas forcément les homos. En vain...

Les termes grecs sont assez clair. Nous sommes appelés "malakos" (efféminés), qui qualifient les gays passifs efféminés, ou "arsenokoites" (terme inventé spécialement par la Bible !) qui qualifient des hommes qui couchent avec d'autres hommes, et plutôt des hommes actifs (par distinction avec malakos). La Bible fait même la différence entre le top/bottom, entre celui qui se fait mettre et celui qui met. Non, vraiment, tout ça est beaucoup plus moderne que ce que je pensais...! La Bible – St Paul et Timothée – est donc précise sur ce point : ne te fais point mettre (ah, et ne mets point non plus). Oui, oui, toi l'homo, en particulier. Alors que moi je restais comme un con en me pointant du doigt "Moi ? Vraiment ?... Vous ne voulez pas plutôt parler des prostitués masculins, ou des mecs qui se maquillent trop, des comédiens et des intellectuels dépravés, des types qui sont entourés de chats passés la quarantaine, ou de ceux qui consomment des cocktails à la crevette dans les bars sans filles dedans...?" Voilà ma mini-révélation, la Bible parle de moi, l'arsenokoites/malakos. Elle me montre du doigt (en grec), moi et toute la bande des mecs qui se font mettre ou se mettent entre garçons. La Bible a vu large. 

 

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Je ne sais pas si le Coran est aussi spécifique, je n'ai pas encore eu le loisir d'en discuter avec un musulman aguerri à l'auto-détestation. En tout cas, je suis vraiment surpris que la condamnation portée à l'égard de l'homosexualité soit si inchangée au fil des siècles. Et c'est un point sur lequel l'Eglise jusqu'à présent n'est jamais revenu – un véritable article de foi. 

La seule petite compensation envisageable est que le Christ, the best of the best, n'a pas estimé intéressant de traquer les pédés parmi ses apôtres. C'est notre dernier atout : le silence du Christ à notre égard mérite bien un peu de charité.

 

 

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24 janvier 2011 1 24 /01 /janvier /2011 00:38

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Needle Drop (alias Anthony Fantano) : les meilleures critiques d'albums.

 

ça fait maintenant deux mois que je tourne dans ma tête une phrase géniale. Je dois la partager, tellement cette phrase va pouvoir bientôt annuler bon nombre de conversations chiantes sur la musique, éradiquer pleins de trolls des forums, et enfin régler la question du rapport de l'art et du divertissement. 

Bref, cette formule c'est de l'uranium enrichi vendu en contrebande aux terroristes du bon goût dont je suis (de toute façon, je suis barbu moi aussi).

Je suis tombé dessus par hasard au moment où je cherchais un type avec qui partager une vérité cosmique. Particulièrement une vérité cosmique au sujet du dernier album d'Uffie. Uffie, la gamine que tous les trentenaires libidineux à barbe à trois jours (et intellos reniés) voulaient se taper. Survendue par les Inrocks. Défendue et surprotégée par une horde de de DJ/producteurs parisiens – probablement des reptiliens mutants infiltrés parmi nous depuis longtemps pour annihiler tout discernement en matière de musique...

Je continue mon préambule, déjà trop long : il ne faut plus inventer de nouvelles générations de téléphones portables, mais des détecteurs de formules qui font basculer d'une époque vers une autre, des détecteurs de futur... Arrêtez vos conneries, les mecs, la vraie info, c'est pas les SMS, c'est la pensée.

 

 

 

Needle Drop, c'est ça...

 

C'est au détour d'une critique vidéo de Needle Drop de l'album d'Uffie que cette vérité cosmique a jailli. Plus claire et moins longue que tous les solos d'intros de Pink Floyd. Uffie a été produite à la truelle vocodée par des producteurs sans doute gênés par son manque de charisme et de voix. Le résultat est nullissime. Mais pourtant, cette nullissimité a été défendue par nos magazines culturelles, sur un prétexte qu'Uffie elle-même a fourni. 

Elle dit : "je suis une entertainer, pas une artiste".

Sur cette même idée, des régimes tyranniques entiers ont prospéré. Des têtes ont été calcinées par l'idéologie du divertissement et cuite de honte à l'idée de faire vraiment de l'art. Des générations entières ont été sacrifiées en écoutant Johnny Hallyday, qui en ont sacrifié d'autres à leur tour en leur faisant écouter Bénabar (relire ce que the guardian disait de Johnny : "la banane de Johnny est sans doute plus grise que blonde aujourd'hui, et la peau de son visage lifté plus tannée encore que ses jeans en cuir" voilà la vérité nue).

Bref, la réponse d'Anthony Fantano, fusa à mes oreilles comme un cocktail de napalm salvateur... Mais juste avant, ses vannes : "Uffie est si autotuned qu'on dirait entendre les tribulations d'une femme robot !" "Ses parole sont si narcissiques qu'elle fait passer les gangsta rappeurs pour des mecs altruistes !" "Ses sujets : elle-même, les gens qu'elle aime parce qu'ils l'aiment, les gens qui parlent d'elle, les gens qui l'aiment, les gens qui la détestent, et elle qui aime quelqu'un." "Une miley cyrus underground."

Un gros Lol autotuned dans ta face de reptilien, toi le mec des Inrocks forcé de dire du bien de ton pote !

 

 

Uffie, c'est ça....

 

Je suis long à jouir, mais voilà la Vérité Cosmique qui arrive, juste après la fontaine de vannes au bout à droite. 

Anthony-beau-gosse-latino Fantano répond : "Après tout, Uffie dit elle-même qu'elle n'est pas une artiste, une parolière, ou une chanteuse, mais elle dit bien qu'elle est une entertaineuse. Et ma question est que si tu ne sais pas être une artiste, ou une parolière, ou une chanteuse, comment peux-tu prétendre divertir qui que ce soit...?!"

Sur la vidéo, à 3'07, mon détecteur de formule géniale qui construisent le monde futur a explosé ! 

A tous les petits connards qui viennent pulluler et se reproduire en copulant sans capote sur les radios, à tous les "simples entertainers", les "gentils" artistes qui ne font que chanter pour la masse (et je sors les "guillemets" du "mépris", ici), et à tous ceux qui, très très consciemment, viennent revendiquer philosophiquement l'autonomie de la sphère du divertissement par rapport à l'AAAAAArt, je tiens à rendre le message bien clair : c'est fini, it's over, bande de nazes, vous devez désormais faire de l'Art pour divertir quelqu'un. 

Le divertissement n'est qu'un effet de l'AAAArrrrt ! Et il ne faut plus avoir de mal à remettre toutes les majuscules nécessaires. Je meurs personnellement d'avoir vu et entendu trop de merde. Faire des erreurs est ok, j'adore ça, c'est marrant les erreurs, mais instituer des erreurs de goût en goût... c'est un problème. 

 

Art_divertissement_Anthony-fantano-cool.jpg

 

La petite phrase d'Anthony Fantano tue et nique sa race en même temps. Le divertissement était un pur prétexte pour abaisser toutes les exigences de l'art. Et en se coupant de tout divertissement, l'art contemporain en a profité pour lui-même se couper de tout intérêt vital. Au fond, il est naturel de considérer que le divertissement et l'art ne constitue qu'une seule et même chose. Ou en tout cas, avant que plein de problèmes philosophiques me ressautent au visage, j'adorerais que cet argument devienne une sorte d'amulette contre les simples divertisseurs. Pour bien divertir, il faut savoir faire de l'art ! Ce qui ne signifie pas non plus que l'art ne soit que du divertissement, mais simplement que le divertissement est une forme inférieure d'art, et non un truc autonome, de pur fric, où on pourrait se permettre de faire n'importe quoi. Merci pour la formule cosmique, Anthony ! Je n'attends plus que de l'utiliser un jour dans une conversation enflammée contre un connard.

Les mecs si vous ne voulez que divertir, tournez un porno, chantez dans les bals, ou construisez des montagnes russes, mais n'enregistrez pas d'albums et ne collez pas votre tête sur plein d'affiches en espérant que le succès recouvre et cache l'énorme béance absurde qu'est votre existence.

Merci Anthony, tu portes si bien les lunettes aussi.

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24 décembre 2010 5 24 /12 /décembre /2010 05:44

 

 

Bi_freud_Fliess.gif

S. Freud et W. Fliess... amis pour la vie ? Non, juste le temps d'un article sur la bisexualité en 1905. Freud s'en séparera juste après.

 

Freud est souvent la première référence évoquée quand il s'agit de bisexualité. Logique, il est le premier scientifique à en faire parler, et il est le plus important.

Le très récent documentaire "Amour en tout genre" (2010) ne fait que prouver ce point une fois de plus. Aujourd'hui encore, Sigmund reste le papa qu'on va appeler à la rescousse dès qu'il s'agit de nous expliquer comment on (ne) fait (pas) d'enfants.  Dès le premier entretien, la copine lesbienne du réalisateur, qui se définit comme "bi sans étiquette" (un oxymore, une anti-phrase... je laisse les plus fins sémiologues en débattre), invoque aussitôt le psychanalyste : Freud explique que tout le monde est bisexuel dès la naissance, et que c'est par la suite qu'on devient hétéro ou homo.

La théorie de la bisexualité freudienne dans nos esprit c'est ça : la pulsion sexuelle authentique est sans objet, elle est donc bisexuelle. Nous ne choisissons notre objet sexuel que par la suite d'une contrainte sociale. Comme nous vivons dans un monde plus flou quant aux rôles et aux identités sexuelles, il est logique qu'il y ait plus de bisexuels.

Avant même de revenir au texte freudien lui-même, on peut critiquer le freudisme superficiel qui s'étale dans les bars bobos et les soirées d'ados gothiques : (1) si la pulsion sexuelle n'a pas d'objet, pourquoi ne pas être bien plus que bi, mais carrément... pansexuel. Objet, animaux, enfants, meubles, fruits, légumes, sextoys ou emballages de sextoys... tout devrait pouvoir être investi d'une puissance sexuelle – ce qui n'est pas ni réaliste, ni raisonnable. (2) Même dans un monde où les frontières se brouillent, il y a toujours nécessité de se forger une identité fixe. Car la vie suppose de faire un choix et de s'y tenir (le jour où on pourrait voyager dans le temps ou rester éternellement jeune, j'écouterais les arguments inverses). Car l'amour aussi suppose de faire un choix et de s'y tenir – à moins de coupler automatiquement bisexualité et polygamie, ce qui a au moins l'avantage de la cohérence. 

 

 

Freud_bi_Trois-essais.jpg

La Bi-ible des bi...

 

La théorie de Freud au sujet de la bisexualité est principalement développée dans les "Trois Essais sur la théorie sexuelle." 

Il n'y a que quatre occurrences du terme "bisexualité" dans le texte (dont une qui est faussée).

 

1. La première occurrence est un simple intertitre : "recours à la bisexualité". 

En effet pour expliquer l'inversion (l'homosexualité), Freud a recours à l'idée d'une bisexualité inhérente à la pulsion sexuelle. Si la pulsion sexuelle est indéterminée, et donc bisexuelle, il peut exister des hommes qui désirent d'autres hommes. Attention à trois contre-sens : (a) la bisexualité n'est donc pas une sexualité entière, c'est une tendance primitive chargée d'expliquer cette aberration qu'est l'inversion. Freud ne traite jamais de bisexualité comme s'il s'agissait d'un vrai mode de vie possible. (b) Pour Freud, cette théorie est une hypothèse. Les observations scientifiques des "glandes pubertaires" ne sont que partielles, et à confirmer comme il le répète à la fin de l'ouvrage – et de fait, il aura tort quelques années plus tard : les hormones ne déterminent pas le genre d'objets sexuels qu'on se choisit, et un homme ne secrète pas autant d'oestrogène qu'une femme. (c) S'il a recours à cette théorie (dont on dira pourquoi elle est délirante plus tard), c'est d'abord par souci d'homogénéité dans son explication générale de la sexualité. Si on traite les homosexuelles comme de véritables aberrations, il n'y a pas lieu de recourir à cette théorie. Freud est soucieux d'expliquer un genre d'invertis bien précis : l'inversion acquise – autrement dit les hommes mariés qui aiment se taper quelques adolescents de temps en temps. L'inversion innée elle, ou l'hétérosexualité innée, elle aussi, ne posent aucun problème (c'est naturel, c'est chimique, point !).

Pour le dire simplement : Freud fait une hypothèse, qui s'avère fausse, et qui ne concerne qu'une toute petite partie de la population. Qui plus est, par bisexualité, il faut comprendre : la bisexualité de ceux qui se tapent aussi des mecs au lieu de leurs seules femmes. Bref, si vous êtes gay ou lesbienne, c'est parce que vous êtes bi. Mais si vous êtes hétéro, c'est parce que c'est chimique. Et si vous êtes un "hermaphrodite psychique", c'est bon pour vous, c'est à cause d'un truc de glande, et tout, bref, c'est aussi chimique...

2. La deuxième occurrence est en partie faussée, car le terme allemand original est Gegensatzpaare (pair de contraires) : "on serait tenté, au contraire, de mettre cette présence simultanée d'opposés en rapport avec l'opposition du masculin et du féminin réunis dans la bisexualité, qu'il faut souvent remplacer en psychanalyse par celle d'actif et de passif." Mais c'est peut-être l'occurence la plus intéressante (celle qui justifie l'article wikipedia ou les travaux de Catherine Deschamps).

Au lieu d'objet sexuel masculin ou féminin, Freud propose de définir la pulsion comme active ou passive. Lorsque vous jouez les gorilles, c'est parce que vous êtes masculins, ou plutôt (si vous êtes poète) c'est parce que vous êtes "actif". Si vous jouez les huîtres lascives, difficiles à ouvrir, c'est parce que vous êtes femme au fond de vous, bref, vous êtes "passive". Première nuance, papa Freud propose ça comme une pure convenance de langage – et on le comprend ! Deuxième nuance, qu'on change ou non le terme, Freud ajoute plus loin que "toute libido est de nature masculine"... donc votre pulsion, pour toute passive qu'elle soit, en tant que pulsion, n'en est pas moins active. Pour dire les choses plus clairement : il n'y a pas de pulsion active ou passive, mais simplement une pulsion ou pas de pulsion du tout. Cette distinction, et cette indétermination qu'on appelle la bisexualité (encore une fois... par abus de traduction), ne sert donc à rien. La bisexualité comme hypothèse meurt à la page 161 de l'édition folio Essais. Sorry, Catherine Deschamps.

 

 

Freud bi cigar

 

3. La troisième occurence est délirante et magique, et elle nous fait bien toucher du doigt ce que Freud entend par bisexualité : "il est tout à fait possible que de nouvelles expériences révèlent que la disposition normale de la glande pubertaire est hermaphrodite, moyennant quoi la bisexualité des animaux supérieurs trouverait un fondement anatomique, et il est vraisemblable, dès maintenant, qu'elle n'est pas le seul organe concerné par la production de l'excitation sexuelle et des caractères sexuels."

Avant de relever l'erreur essentiel de Freud concernant l'homosexualité, cette occurrence permet de bien montrer ce qui intéresse Freud dans la théorie de la bisexualité. La bisexualité a selon lui un ancrage anatomique... ou plutôt selon Wilhem Fliess dont il s'inpire, qu'il remercie dans une première édition de ses Trois essais puis qu'il dénigre, et dont il fait effacer le nom de la seconde édition... Magie du sectarisme psychanalytique. La théorie de Fliess consiste à dire que, les embryons étant indistincts quant à leurs sexes, et les organes sexuels étant eux-mêmes non différenciés avant un certain nombre de mois, il est possible que les hommes et les femmes soient bisexuels. Qu'on entende bien l'aspect délirant de cette proposition : la sexualité, c'est anatomique. Et c'est l'erreur, et toute la ringardise conceptuelle de Freud qui fuse telle une bonne vieille blague de cul viennoise dans un restau bourgeois. Sexe et sexualité sont une seule et même chose selon Freud. Je veux bien qu'on en fasse le partisan, plus tard, d'une théorie de la bisexualité psychique... mais attention : indexée toujours sur une base anatomique. Fermez les yeux et imaginez ce que c'est la sexualité selon Freud. Si vous êtes une femme, vos ovaires font infuser dans votre esprit l'idée qu'un mec plein de poils à mâchoir carré est bon pour vous. Et si vous êtes un mec, vos mini-gonades velues vous font bien comprendre qu'un vagin, c'est chaud et c'est cool pour y placer les petites graines magiques qui sort de son serpent capricieux. 

Pour dire à quel point, tout cela est à mourir de rire, Freud considère que le fait de désirer un homme ne peut être dû qu'à une féminisation intrinsèque de celui qui désire. Si vous aimez un homme, vous êtes une femme. Si vous aimez une femme, vous êtes un homme. En fait, les homosexuels innés (car oui, il y en a !) ont des caractères sexuels anatomiques qui prouvent qu'ils ont une âme de femme dans un corps d'homme... atrophie des organes sexuels, et diminution générale de la libido. J'espère que "TRANS BLACK TTBM SEXE 23X8cm", qui a posté une petite annonce sur vivastreet ce soir lira ce billet, trouvera un moyen de sauter dans une machine à remonter le temps, et se fera une joie de remplacer le cigare de Freud qu'il a toujours à la bouche par un truc un peu plus réel, turgescent et vivant. 

4. La dernière occurence est la plus utile pour les bi-friendly : "depuis que j'ai eu connaissance de la thèse de la bisexualité (ici, dans la première édition on trouve "grâce à W. Fliess"...), je tiens ce facteur pour déterminant dans ce domaine et je pense que si l'on ne tient pas compte de la bisexualité on ne parviendra guère à comprendre les manifestations sexuelles qui peuvent effectivement être observées chez l'homme et chez la femme." 

Bon, c'est toujours la même chose, la bisexualité est importante – oh oui ! Elle pourrait être intéressante pour expliquer aussi pourquoi l'enfant peut se placer différemment du côté du père ou de la mère dans le complexe d'Oedipe (Le Moi et le ça, 1927). Mais... elle n'est pas prouvée. Et surtout, comme Freud l'écrit lui-même, jusqu'au bout "la théorie de la bisexualité demeure très obscure." (Malaise dans la civilisation, 1929). 

 

 

Freud_bi_MalcolmX.jpg

Malcolm X. Un bisexuel oublié de l'histoire black.

Beau gosse, intelligent, et... intéressé par les hommes.

 

Le meilleur passage pour défendre la théorie bisexuelle classique peut être extrait d'une note ajouté en 1915 (qu'on ne vienne pas me reprocher mon manque de fair play). 

"la recherche psychanalytique s'oppose avec la plus grande détermination à la tentative de séparer les homosexuels des autres êtres humains en tant que groupe particularisé. En étudiant d'autres excitations sexuelles encore que celles qui se révèlent de façon manifeste, elle apprend que tous les hommes sont capables d'un choix d'objet homosexuel et qu'ils ont effectivement fait ce choix dans l'inconscient. De fait, les liaisons de sentiment libidinaux à des personnes du même sexe ne jouent pas un moindre rôle, en tant que facteurs intervenant dans la vie psychique normale, que celles qui s'adressent au sexe opposé, et, en tant que moteurs de la maladie, elles en jouent un plus grand. Bien plutôt, c'est l'indépendance du choix d'objet vis-à-vis du sexe de l'objet, la liberté de disposer indifféremment d'objets masculins ou féminins – telle qu'on l'observe dans l'enfance, dans des états primitifs et à des époques reculées de l'histoire –, que la psychanalyse considère comme la base originelle à partir de laquelle se développent, à la suite d'une restriction dans un sens ou dans l'autre, le type normal aussi bien que le type inversé. Du point de vue de la psychanalyse, par conséquent, l'intérêt sexuel exclusif de l'homme pour la femme est aussi un problème qui requiert une explication, et non pas quelque chose qui va de soi et qu'il y aurait lieu d'attribuer à une attraction chimique en son fondement."

 

Ouh yeah. C'est le Freud qu'on aime, ça. Sexualité et sexe ne sont pas dissociés, mais au moins tout le monde peut être gay, par choix. Cette petite note c'est de la dynamite. L'hétérosexualité ne serait pas fondée sur de simples interractions chimiques. L'homosexualité recoupe même les relations entre hommes au sens large (qu'on appelle aujourd'hui homosocialité). 

Cette note – bien que totalement dissonante et marginale – est importante, parce qu'elle exprime parfaitement l'idéal que recoupe la bisexualité. 

La sexualité y est présenté comme un "choix" (terme qui pourtant n'a aucun sens dans le cadre du déterminisme psychique, qui est la méthode même de la psychanalyse). Et surtout, c'est un choix qui laisserait une place à l'amour, et à lui seul. La traduction fait même passer la sexualité pour un des droits de l'homme en la formulant dans les mêmes termes juridiques : "la liberté à disposer indifféremment d'objets sexuels masculins ou féminins". L'idéal qui habite la bisexualité c'est ça : une sortie de la sexualité tout court. Le sexe devient secondaire. Nos anges bisexuels seraient la preuve que l'Amour est plus fort que le cul – le vilain, le trop terrestre cul. Les bi sont donc littéralement comme les hermaphrodites des mythes primitifs : ils sont divins, magnifiés, complets, et par conséquent, indifférents à nos petites bassesses, nos concours de gros seins, et nos compètes de grosses bites. Pour nous, les hommes ordinaires, il suffit d'un ou deux détails pour nous retourner le cerveau. Des détails terribles, stupides, insignifiants. Un regard légèrement strabique, une aisselle velue comme un oursin. Un pied, une couleur de peau... Les bi, eux, sont au-dessus de tout ça. Ce qui compte, c'est la petite ritournelle sentimentale qui passe à la télé, à la radio, et dans toutes les séries du net : l'Amour, encore et encore. L'amour sans bite qui éjacule, l'amour sans chatte qui mouille (et je suis prêt à taper dans les mains de tous les bi qui critiqueraient aussi cet idéal fallacieux). 

Dans l'esprit de Freud, celui qui est bi est plus libre, il est donc parfaitement moderne, démocratique. La bisexualité est politiquement parfaitement adaptée à nos sociétés. Et ce n'est pas un hasard si la formule de Freud résonne comme une formule juridique moderne. "La liberté à disposer indifféremment..." La bisexualité, c'est la démocratie faite sexualité. Et comme la démocatie, la bisexualité se couple avec l'idéal de consommation propre à nos sociétés démocratiques. Un bi qui entre dans une pièce n'est-il pas en train de dire : si je veux, je peux tous vous draguer, tous vous baiser. Qui d'ailleurs peut prendre au sérieux un mec qui affirme dès le début en entrant dans la pièce qu'il peut coucher avec la terre entière...? Qui si ce n'est un mec du 21ème siècle, travaillé par l'idéal de la mondialisation.

Le bi idéal serait donc un séducteur invétéré, un fou du choix, qui veut pouvoir pratiquement faire tous les choix. C'est exactement le portrait d'Alex, dans le documentaire susdit. Il se définit comme un bi jouisseur. Qui fait jouir les femmes mieux que leurs propres mecs. Mais qui se tape... 99% de mecs. Son corps dit : bite, cul. Son esprit dit : je suis un bi mondialisé et démocratique qui peut faire jouir une orange quand je l'épluche... 

 

 

 

Again... un témoignage assez contradictoire avec l'enquête d'Olivier Boucreux.

Mais il conclut que le simple fait de fantasmer d'être bi, c'est être bi... Quoi ???

 

Bref, ça c'est le Freud qu'on fantasme. Le Freud réel... il est juste après, dans la même note, qui nous explique comment on peut faire d'un inverti efféminé un vrai mec : en lui greffant littéralement une pair de couilles.

"dans un cas, la transformation sexuelle fut mené à bon terme chez un homme qui avait perdu ses testicules à la suite d'une infection tuberculeuse. Dans sa vie sexuelle, il s'était comporté de façon féminine, comme un homosexuel passif, et présentait des caractères féminins de type secondaire très affirmés (modifications de la chevelure, de la croissance de la barbe, accumulation de graisse aux seins et aux hanches). Après la greffe d'un testicule humain cryptique, cet homme se mit à se comporter de façon masculine et à diriger de manière normale sa libido vers la femme. Simultanément les caractères féminins disparurent".

Juste après, il nuance un peu ces résultats, en disant que peut-être la théorie bisexuelle de Fliess marche aussi. Mais la théorie bisexuelle de Fliess contient le même présupposé : le sexe définit l'objet sexuel. Notons juste que dans l'exemple cité auparavant, aucune mention n'est faite d'une véritable homosexualité du fait d'une couille perdue... Le mec a simplement des cheveux et une barbe différents... Et qu'il "se comporte comme un homosexuel passif" n'a que peu d'intérêt tant qu'on ne dit pas ce que c'est précisément. Autrement dit, ne serait-ce que d'un point de vue de l'observation, ces résultats sont peu probants.

Il n'y a pas de miracle à attendre. Le terme même d'identité sexuelle, distinct donc du sexe, n'apparaît en psychanalyse qu'en 1955, sous la plume de John Money. Freud n'en est pas là, tout simplement. L'idée que la pulsion n'a pas d'objet est une pure hypothèse, et qui plus est, son travail à lui est plutôt de dire pourquoi elle parvient à se trouver un objet. Quand bien même la bisexualité serait une hypothèse de travail, elle n'est jamais une sexualité achevée.

 

Je résume donc.

Les ringardises de l'analyse freudienne :

1) Le sexe détermine la sexualité.

2) Un désir est toujours orienté d'un homme vers une femme ou une femme vers un homme. Que l'inversion soit d'objet, ou de sujet, selon la distinction de Ferenczi, nous sommes toujours en présence d'un désir dyssymétrique. Un homme ne peut pas aimer un homme parce qu'il est un homme. Une femme ne peut pas aimer une femme parce qu'elle est une femme. L'inversion est autrement dit toujours indexé à la bonne vieille théorie d'Ulrichs : une âme de femme dans un corps d'homme, ou l'inverse. 

 

Ses incohérences : 

1) Il n'existe pas d'explication homogène de l'inversion (puisque l'inverti par nature n'est pas le même que l'inverti acquis). 

2) Si l'inverti féminin est naturellement déterminée à l'être, alors la bisexualité n'est pas universelle.

3) Si la bisexualité n'est pas universelle, on peut s'en passer d'un point de vue théorique.

4) Qui plus est, cette bisexualité n'est qu'une hypothèse, non prouvée, et finalement restée "obscure".

5) La pulsion est supposée sans objet, mais en tant qu'active ou passive, elle est pourtant déterminée sexuellement, et donc a bien un objet, qui à son inverse, doit être féminin ou masculin. Si l'objet est indistinct, le genre de l'objet, lui, ne l'est pas.

 

 

 

Le bi est-il subversif ? Bah oui, il prend des verres au Banana Café...

(plus loin dans le documentaire, Olivia deviendra lesbienne)

 

Ses discordances fondamentales avec toute bisexualité moderne :

1) La bisexualité freudienne n'est qu'un état primordial qui précède la différenciation. Par conséquent, il doit y avoir choix d'objet à l'âge adulte. La bisexualité comme sexualité pleine et mûre n'est donc pas légitimée par cette théorie de la bisexualité. 

2) Parce le sexe cause la sexualité, il n'y a aucun trouble ou subversion à attendre de la bisexualité. Si un homme pourra aimer un homme, c'est parce qu'il sera plus féminin, et l'homme aimé plus masculin. La bisexualité ne fera donc que reconduire les genres attribués socialement et les sexualités correspondantes.

3) Pour la même raison que précédemment, l'abondance sexuelle auquel pourrait prétendre le bisexuel est illusoire. Le bisexuel ne pourra jamais aimer que ce qui est inverse à lui sur le cercle du genre. Un homme indifférencié ne pourra aimer qu'une femme ou un homme indifférenciés, un homme féminin ne pourra aimer qu'un autre homme masculin ou une femme peu féminine ne pourra aimer qu'une autre femme plus féminine.

 

Bref, enterrons Freud au fond du jardin, il a fait son temps, il avait l'air sympa. Mais prenons aussi soin de lui couper la tête de façon à ce qu'il relève pas un jour pour nous pourchasser comme un zombie.

 

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29 septembre 2010 3 29 /09 /septembre /2010 00:05

 

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"Eh, petit acteur français, prends des leçons... Leçon n°1 : les doigts en revolver."

 

(Avant de revenir à ce qui faisait l'essence de ce blog, à savoir décrypter l'engagement d'Eric Besson en politique et son devenir christique sur les plateaux télé, j'aimerais faire un petit détour par la case "culture française contemporaine".)

 

Je crois avoir compris, à la suite d'un accident de zapping, un truc qui redonne une petite importance au cinéma français. 

Eh ouais, car la télé permet de faire des zappings (et des accidents de zappings) incroyables que le net ne permet pas encore – sur le net, on lance la vidéo, et on attend qu'elle soit chargée, puis éventuellement, on en relance une pendant une minute pour dix minutes de visionnage. Le net c'est l'inverse du zapping tellement ça demande de faire des choix, tellement c'est volontariste... Alors que la puissance de la télé est d'être toujours virtuellement ouverte sur toutes les chaînes qui diffusent en simultané des tonnes d'images. Le net c'est un robinet, la télé ce sont les cascades sauvages du Nord de la Norvège au moment de la fonte des neiges (eh ouais, et pas les chutes du Niagara).

 

 

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Si vous avez quarante ans, et si vous avez besoin de redecouvrir la vie et les ballades en forêt.

 

Ce soir-là, le versus télévisuel à ne pas manquer c'était Peindre ou faire l'amour versus Castle. Antagonisme maximal dans la fonction du comédien. Le ying et le yang de la culture populaire. Et je m'adresse aux historiens du futur qui seront toujours connectés sur le net (puisque rien ne disparaît sur le net, ce sera "finger in the nose" pour eux de lire ce billet) : "à notre époque, chers fourmis super-intelligente du futur, on vivait dans un conflit total au sein de la pop culture. Deux divinités s'affrontaient. L'acteur américain, et l'acteur français. Par exemple, Daniel Auteuil et Sabine Azéma Vs tous les castings de séries américaines..."

Le films des frères Larrieu parle de cul, d'amour et de poésie. Deux couples se rencontrent et couchent ensemble. En fait, c'est un film d'amour, mais pas avec des individus, mais avec des couples. L'idée est bonne, et prend le risque de devenir scabreuse. Et je ne sais pas sur la foi de quel sentiment profond qui traverse toute ma vie, mais pour moi, risquer le scabreux est définitivement une qualité. Ceci dit, très vite, on se dit merde... c'est vachement "profond" en fait comme film. Profond, parce que nos acteurs français, ils ne font pas que baiser, ils chantent la liberté, la bohème. Nos acteurs français ne jouent pas les personnages, ils sont les personnages, ils défendent les personnages, et ils défendent des valeurs. Et donc, nous sommes là, nous le public français, à aduler nos acteurs parce que ce qu'on aime dans nos acteurs français, c'est quand ils sont aussi libres que leurs héros à l'écran. Logiquement, la conclusion au bout d'une demi-heure de Peindre ou faire l'amour, c'est : "Putain, je suis sûr que Daniel Auteuil est déjà allé dans les boîte à partouzes." Mais avec cette deuxième idée : "ça doit être génial, moi aussi, j'aimerais être un acteur français tellement en avance sur les moeurs". Daniel Auteuil n'est pas beau, mais il  est authentique. Et puis, le film devenant un peu chiant, je me mets à zapper sur Castle, juste pour voir de quoi ça avait l'air.

 

 

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Par exemple, le casting de Undercovers.

Jeune et sexy, et on s'en fout de savoir ce qu'il pense. 

C'est beau un acteur qui n'est qu'un acteur.

 

Impossible de penser là aussi que "ouaw cet acteur américain à la mâchoir impeccable est sûrement déjà allé dans les boîtes à cul". En fait, il n'incarne rien de libre, rien de bohème. Les acteurs américains sont super bons, mais rien à voir avec les nôtres. Ils ne sont pas les porte parole de la liberté, puisqu'eux jouent vraiment des rôles, et donc vraiment des gens qui ne risqueront pas tout pour être libres, ou heureux, ou connaître l'absolu d'un matin frais en plein été indien. Les acteurs français jouent des vertus. La liberté, le courage, la fraternité. Les acteurs américains jouent des faisceaux d'intérêts : "arriverai-je à me taper ma collègue, en échange de quoi, suis-je prêt à trahir mon ami pour un plan cul, etc." Encore une fois, si j'avais à choisir ma conception personnelle de ce qu'est un homme, je dirai sans hésitation que j'adhère à la version pragmatiste américaine. Ce choix n'aurait pas été si facile s'il y avait encore une tradition "sociologique" du jeu français ; si, par exemple, dans Mammuth, Depardieu s'en était tenu à ne jouer qu'un beauf, plutôt qu'un homme libre et insoumis... mais las ! tout ça est bien fini. Lorsque même le cinéma "indépendant" français se met à rêver à des personnages lyriques et abstraits, on sait qu'un on est dans le tropisme culturel le plus pur.

Pourtant, elle est là, la force des comédiens français, ils ont conscience qu'au bout d'un moment, l'art ne peut que parler de l'art. Ils savent que l'artiste ne peut pas se faire le porte parole d'autre chose que de sa propre expérience d'artiste émancipé. Aux Etats Unis, on regarde ces films arty avec dédain. Ici, on les prend pour une sorte de vision mystique d'un ailleurs inaccessible mais désirable. Parce que ouais, le thème même des films français arrivent dans l'esprit d'un mec pour qui aller au supermarché a toujours été une souffrance atroce, et qui ne supporte par d'être entouré de ces corps de pauvres, obèses et vulgaires. Ces scénaristes-là se sentent obligés de montrer qu'ils sont en résistance au monde capitaliste ; et c'est honnête. Et je suis sûr qu'ils adorent s'imaginer – en même temps qu'ils tendent le bras pour s'acheter des céréales – qu'ils pourraient renverser le rayon entier et danser une mazurka entre les rayons de la supérette avec les enfants sans papiers sub-saelhiens de l'église d'à-côté... et qu'ils trouveraient tout ça génial et subversif. Je vois bien le plan complaisant sur la grosse caissière qui danse sur son siège en tapant des mains, puis qui fait passer les articles en rythme en les balançant en l'air.

Parce que mon point final sera là. Les réalisateurs français adorent parler des bobos. Ils les détestent parce qu'ils ne sont pas subversifs, eux. Ce qui prouve bien à contrario que c'est la subversion qui les obsède. Selon G. Canet, P. Bonitzer, P. Thomas, ou B. Podalydès, il faudra toujours dénoncer l'hypocrisie du socialo qui mange bio mais ne donne pas un sou au clodo roumain qui joue mal "les feuilles mortes" dans le métro. Car les comédiens français savent eux vraiment ce que c'est que la liberté. Ils parlent politique partout où ils sont invités, avec autant de ferveur et de facilité que vos parents s'adressant directement à l'animateur du journal de 20H lors de vos premières purées mousseline. Pour les autres Français, pour nous autres, simples mortels incertains... les comédiens français incarnent des modèles totalement à part, des repères, des intellectuels. Et ils ont raison de prendre ce rôle-là, parce que personne d'autres qu'eux n'aurait envie de se dire qu'il a plusieurs vies jusque parce qu'il a déjà joué dans plusieurs films. Tout le monde est plutôt obsédé par recoller les morceaux de la sienne et négocier les catastrophes à venir. 

 

ActeurF RBerry

"Si je mets mon doigt près de mon cerveau, comme ça,

j'ai aussitôt une idée de scénario pourri qui me vient..."

 

Il faut écouter les acteurs français parler de leur métier avec délectation, en montrant le chemin du vrai hédonisme de l'andouillette et de la tête de veau. Ecoutez les histoires paillardes que se racontaient Carmet et sa bande de bouffe-tout. Ces mecs sont des vrais mecs, que les petits nouveaux regardent avec envie, et avec l'impression qu'ils ont raté la grande époque. Et fatalement, tout le cinéma français souffre de ce qu'il incarne. A ne jouer plus que des idéaux et des utopies, notre cinéma finit par manquer de pessimisme et de réalisme (raison pour laquelle, on a vu dans les films de J. Audiard une vraie nouveauté...). Il n'y a pas de personnages qui cherchent simplement à conserver ce qu'ils ont ; il n'y a pas de personnages simplement détruits et modestes. On a l'impression de relire la même éternelle dissert de philo sur le désir, où on doit montrer qu'on ne doit pas désirer l'absolu "mais... que... quand même que ça permet de rêver" – ce genre de rêve triste néo-hippie qui a pollué toute ma génération avec en bonus la musique de merde qui va avec, style Tryo et les Têtes Raides. 

Quitte à chercher l'absolu dans le cinéma, il faut reconnaître tout de suite que les Américains sont bien plus malins. Pour eux, il suffit de magnifier des rites, des scènes quotidennes. Quand ils vont voir un match de foot avec le fiston, ou quand il laisse leurs tartes refroidir sur le bord de fenêtre, c'est l'absolue présence du Seigneur qui se manifeste. Et quand un mexicain s'introduit dans une maison, c'est l'absolue présence du Diable qui se manifeste encore. Et s'ils échouent à sauver leurs familles, alors c'est que Dieu n'existe pas, et il ne reste plus qu'à habiter une petite cabane très loin dans un champ de maïs. On relisait avec un pote la question de Vernant : "les Grecs croyaient-ils en leurs dieux ?". En tout cas, on est sûr que les Français n'y croient pas, alors que les Américains les croisent tous les jours.

 

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Le missel de tous les buddy movies. Tous les clichés y passent.

Que la lumière du Seigneur soit sur ce film !

(ça faisait longtemps qu'on n'avait pas entendu un acteur traiter si souvent son pote de "tapette" dans un film)

 

Vous avez toutes les explications disponibles sur la table : (sociologique) le cinéma français est bourré de vieux ; (religieuse) le cinéma français n'est plus assez mystique, (moderniste) le cinéma français a trop conscientisé sa fonction artistique ; (politique) le cinéma français est l'emblème le plus ringard d'une gauche qui a mauvaise conscience d'être passée à droite ; (culturel) le cinéma français a toujours préféré les symboles aux personnages. Choisissez, mais au moins, on sait qu'Angelina Jolie ne parlera jamais de ses expériences de libération sexuelle dans les boîtes de cul, ou de sa passion pour le jardinage nudiste – alors que Daniel Auteuil ou Fabrice Luchini sont toujours à deux doigts de le faire. Vive la France.

 

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10 mai 2010 1 10 /05 /mai /2010 22:38

Kele Save the world

 

 

"Mais qui est ce mec super beau ?" Qui souffre encore plus que Thom Yorke quand il chante ? Qui a des yeux tellement grands, une bouche tellement tordue, qu'il y aurait comme des bouts de son âme qui seraient arrachées par le vortex, envoyés vers le public, et qui resterait collées à la caméra ? Il s'arrête, il sourit, et son sourire est aussi large qu'un enfant qui reçoit un cadeau à Noël. Ses yeux sont aussi pétillants qu'une princesse qui salue la foule. Il s'y remet, et un rideau de mélancolie tombe sur la scène, ses petites fossettes le rendent aussi mignon qu'un enfant qui pleure. Polo, jean, converse et baby-dread en bordel. 

J'ai mis du temps à apprendre à prononcer son nom. Moi qui m'était défendu toute allégeance fanatique à un groupe, je suis tombé, pour les plus mauvaises raisons, amoureux d'un chanteur de rock. La musique a joué le rôle de confirmation. Riffs tournoyants qui finissent en tapis sonore. Mais on ne s'endort pas parce que la batterie frappe fort, et Kele scande plus qu'il ne chante. 

C'est quand j'avais vu le clip de Little Thought que je m'étais dit vraiment qu'il y avait quelque chose avec ce mec. Les autres clips de Bloc Party était un peu minimaliste et coincés du cul. Mais dans celui-ci, Kele souriait. Du moins, je le croyais. Il y avait des couleurs. Moi j'adorais.

 

Bloc party little thoughts

Une réfutation du Wittgenstein du Tractatus au 2ème couplet : "this world ain't just m-m-m-made of facts"

 

J'ai tapé son nom sur le net, j'ai parcouru les bios précipitées, quelques interviews. Entre 2005 et 2007, quand Bloc Party devenait un groupe important, et se mettait à tutoyer leurs potes de Franz Ferdinand, le succès a dû trouver une explication. Rien ne doit rester sans explication dans l'industrie du disque. Ce serait comme passer à côté de trop bonnes recettes à répéter. Ok, le retour en grâce des années 80. Ok, le besoin de dépasser encore et encore les étiquettes, en mêlant rock et dance. Mais ça ne suffisait pas. Il y avait un truc qui parlait de l'époque. Une mélancolie moderne.

 

bloc party le plus beau du groupe

Tout simplement le plus beau du groupe. C'est pour ça que le bassiste fait la gueule, et que le guitariste se cache derrière sa mèche.

 

Tous les membres du groupe avaient des têtes bizarres, et des corps d'ado irrémédiables. Le métis asiatique, la crevette gay à mèche, le bogosse maigrelet... et Kele, le nigérian qui fait du rock, très triste et très heureux alternativement. Il est apparu assez vite que le chanteur était la figure la plus passionnante à suivre au sein du groupe. Dès le deuxième album, les thèses se sont resserrées autour d'un point concordant : Kele Okereke, le chanteur black à la figure de clown triste, veut essayer de nous dire un truc. Ses textes, complètement abstrait, se mettait à devenir plus précis, il parlait même de cul et d'amour, et pas simplement d'hélicoptère ou de pétrole. Un article de janvier 2007 de The Observer spéculait notamment sur son homosexualité, qui portait le titre suivant : "Kele Okereke, the 21st century boy". 

Long et bon article, qui cherchait dans les grands yeux tristes de Kele, un reflet de l'époque. Pourtant, est-ce qu'il y a plus à apprendre que la phrase de Musset qu'on a apprise par coeur (à ressortir entouré d'ados impressionnables) ? Est-ce que le truc de Kele n'est pas simplement qu'il est "venu trop tard dans un monde trop vieux" (et là, vous balancez la référence précise – que je n'ai pas – ouh, attendez, Rolla I) ? Eh ben non. Pas du tout. Kele, son problème c'est qu'il a le cul entre deux chaises. Je fais une liste, histoire de bien me faire comprendre : 

Le cul entre le rock et la dance.

Le cul entre rester au placard (pour ne pas déranger ses parents conservateurs) et profiter de son outting (pour baiser enfin tous ses fans, dont moi).

Le cul entre le "pour la drogue" et le "contre la drogue".

Le cul entre l'hédonisme et l'hypersensibilité moderne à toute forme de risques.

Le cul entre l'Angleterre et le Nigéria... 

(Le cul, le cul, le cul... "cul", c'est pas un mot génial, ça de toute façon ? Avec son petit "L" qui sert à que dalle mais qui fait beau à la fin – qui évite au mot "cul" d'avoir l'air d'une monosyllabe à la con.)

 

Kele Butt

Bientôt dans un film de Gus Van Sant... il le mérite, nan ?


Kele a ce truc génial : il ne souffre pas parce qu'il a du mal avec une identité qu'il ignore (le problème du pédé refoulé), mais parce qu'il a du mal à faire coexister des trucs déjà très définis (le problème du pédé nigérian du XXIème siècle). Notre génération à nous n'a plus à inventer des tonnes de modes de vie révolutionnaires, mais plutôt d'apprendre à faire coexister ceux qui préexistent. A bien customizer son existence. A bien tunner son expérience. Ce que montre Kele, ce qui émane de chaque pore de sa peau sombre et douce, c'est tout simplement la raison pour laquelle nous ne sommes ni une génération de révolutionnaires, ni une génération de réactionnaires. 

On bouffe de l'histoire du rock, on bouffe des archives télé, on bouffe de la culture mondiale, mais il est fatal qu'à une telle vitesse d'ingestion, la digestion ne s'opère plus qu'à moitié. On n'est pas des révolutionnaires. En contrepartie, par pur effet de quantité, on a trop de choix, trop de possibilités pour se contenter d'une seule, fièrement. On n'est pas des conservateurs.

Mais ça y est. Kele a choisi. Il quitte la mélancolie. Notre 21st century boy, redevient un 20th century boy. Il n'est plus le reflet de notre mal du siècle à nous. Et même s'il a du succès, son succès ne sera plus celui d'une révélation de l'époque à elle-même. Ce sera un succès musical, plus bête, mais sans doute plus durable artistiquement... De toute façon, qui voudrait rester en phase avec son époque, et surtout qui voudrait rester en phase avec la mélancolie de son époque...? Kele a pris l'autoroute. Et il a bien raison. J'espère juste que dans ma métaphore filée, il aura pris une décapotable pour qu'on puisse sauter dedans, même en marche, alors qu'il roule super vite.

 

Kele boxer

Kele, le thug du 21ème siècle doit avoir une casquette "Safe"


En 2010, Kele a fait son coming out dans Butt , il s'est mis au kick boxing, il s'est sculpté un corps de rêve, il serre sa beat-box contre comme une petite peluche transitionnelle, il sort son premier single, il prépare son premier album solo, quasi-euro-dance. Bref, il accomplit sa métamorphose gay. Chez un artiste, tout est dans les cheveux. Et cette fois-ci il a passé le pas ultime. Finis les baby dread en bordel qu'il se tripotait tout le temps en y passant la main pendant les interviews. Le coup ultime : il s'est fait des tresses. Putain, ouais, il s'est fait des tresses.

Bon, le clip de Tenderoni est naze. Mais on s'en fout. On le voit avec des tresses, et c'est tout ce dont aura besoin un journaliste des inrocks pour faire un article sur l'ère du temps. 

 

Ringard et éternel à la fois. Pour moi, c'est le meilleur compliment qu'on puisse faire à un artiste. Il a été hors du temps, et dans le temps. Et bien dans cet ordre-là. 

 

A toi Kele. Puisses-tu un jour écouter ma chanson "je veux sortir avec Kele", même dans vingt ans, trente ans, ou plus... et coucher avec moi, même si à cette époque-là, j'aurais le même âge que toi. De toute façon, je vais me mettre au kick boxing, t'en fais pas.

 

 

 

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